26 January 2026 Recherche

Impact des soins infirmiers en santé mentale communautaire sur les hospitalisations psychiatriques en Suisse

Félicitation à Anne Hegedüs et Dirk Richter pour leur article : Hegedus A, Richter D. Effectiveness of community mental health nursing on psychiatric hospitalisations in Switzerland: a mirror-image analysis. Swiss Med Wkly. 2025 Dec 23;155:4692.

Cette étude examine l’effet des soins infirmiers en santé mentale communautaire sur les hospitalisations psychiatriques en Suisse. Dans un contexte de transition vers des soins psychiatriques de plus en plus ambulatoires, les auteurs cherchent à déterminer si ces interventions à domicile permettent de réduire le recours à l’hospitalisation et à identifier les facteurs associés à un risque accru d’admission pendant le suivi infirmier.

L’analyse repose sur une étude observationnelle nationale utilisant des données de routine issues de deux registres suisses : HomeCareData pour les soins infirmiers à domicile et la Statistique médicale des hôpitaux. L’échantillon comprend 5252 adultes ayant débuté des soins infirmiers en santé mentale communautaire entre 2020 et 2022. L’âge moyen est de 52 ans et les deux tiers des participants sont des femmes. Plus de la moitié avaient déjà été hospitalisés en psychiatrie dans les deux années précédant l’entrée dans le dispositif.

Les auteurs utilisent un design dit en miroir, dans lequel chaque personne sert de son propre contrôle. Le nombre d’hospitalisations psychiatriques observées avant le début des soins infirmiers est comparé à celui observé après, sur une période de durée identique correspondant au temps de suivi infirmier. Dans l’analyse principale, les hospitalisations diminuent nettement après le début des soins, avec une réduction d’environ 40 %. Toutefois, lorsque les personnes hospitalisées dans les 60 jours précédant l’entrée dans les soins sont exclues, l’effet disparaît presque complètement, ce qui suggère que la diminution observée pourrait en partie être due à une régression vers la moyenne, c’est-à-dire à une amélioration naturelle après une période de crise plutôt qu’à l’effet spécifique de l’intervention.

L’analyse des facteurs de risque montre que les hospitalisations pendant les soins infirmiers sont principalement associées à des antécédents d’hospitalisation psychiatrique et à des hospitalisations sous contrainte. Les caractéristiques sociodémographiques et les diagnostics psychiatriques ne sont pas des prédicteurs indépendants une fois les autres facteurs pris en compte. Ces résultats indiquent que les personnes ayant des parcours de soins plus lourds et plus instables restent les plus à risque, même lorsqu’elles bénéficient d’un suivi infirmier communautaire.

Les auteurs concluent que les soins infirmiers en santé mentale communautaire ont un potentiel réel pour soutenir le maintien à domicile et réduire le recours à l’hospitalisation, mais que les résultats doivent être interprétés avec prudence en raison des limites méthodologiques du design utilisé. L’étude montre néanmoins l’intérêt et la faisabilité de l’utilisation de données de routine pour évaluer des interventions en conditions réelles et souligne la nécessité de recherches futures plus robustes pour mieux isoler l’effet propre de ces soins et identifier les sous-groupes de patients qui en bénéficient le plus.

Explication des termes :

La régression vers la moyenne est un phénomène statistique qui apparaît lorsque l’on observe des personnes à un moment où leur situation est exceptionnellement mauvaise ou exceptionnellement bonne. Avec le temps, même sans intervention particulière, leur situation a tendance à se rapprocher de ce qui est habituel pour elles, c’est-à-dire de leur niveau moyen.

Dans le domaine de la santé mentale, cela se produit souvent parce que les interventions, comme un suivi infirmier ou une hospitalisation, sont mises en place à la suite d’une crise. Au moment où la personne entre dans un programme de soins, ses symptômes sont donc souvent à leur maximum et le risque d’hospitalisation est très élevé. Par la suite, une amélioration survient fréquemment de manière naturelle, simplement parce que la phase de crise aiguë se résout progressivement. Si l’on observe une diminution des hospitalisations après le début des soins, cette amélioration peut alors donner l’impression que le programme est très efficace, alors qu’une partie du changement aurait eu lieu de toute façon, même sans intervention.

Autrement dit, la régression vers la moyenne signifie que l’on peut confondre une amélioration naturelle après une période difficile avec l’effet réel d’un traitement ou d’un service. C’est pour cette raison que les études sans groupe de comparaison, comme les études avant-après ou les designs en miroir, doivent être interprétées avec prudence : elles peuvent surestimer l’effet d’une intervention si ce phénomène n’est pas pris en compte.

Un design en miroir est une façon d’évaluer l’effet d’une intervention en comparant la situation d’une même personne avant et après le début de cette intervention. Au lieu de comparer deux groupes différents de personnes, chaque individu sert de son propre point de comparaison. On observe donc une période avant l’intervention, puis une période après, qui est de même durée, comme si l’on plaçait un miroir au moment où le soin commence.

Concrètement, on regarde par exemple combien de fois une personne a été hospitalisée avant le début d’un suivi infirmier, puis combien de fois elle l’est après, sur un intervalle de temps identique. La différence entre ces deux périodes est ensuite interprétée comme un effet possible de l’intervention.

Ce type de design est souvent utilisé quand il est difficile ou impossible de réaliser une étude avec groupe contrôle, par exemple pour des raisons éthiques ou pratiques. Il a l’avantage d’être proche de la réalité des soins et de tenir compte des caractéristiques individuelles, puisque chaque personne est comparée à elle-même. En revanche, il a aussi des limites importantes : les changements observés peuvent être dus à d’autres facteurs que l’intervention, comme une évolution naturelle de la maladie, des événements de vie ou, justement, la régression vers la moyenne. C’est pourquoi les résultats issus de designs en miroir doivent être interprétés avec prudence et, si possible, complétés par d’autres types d’études.

Jérôme Favrod