Cette semaine, je tiens à mettre en avant l’article de nos collègues marseillais et de la HETSL Giraudier A, Poulain H, Taylor O, Desrosiers J, Tinland A. The Capabilities Approach to Homelessness: A Scoping Review. Health & Social Care in the Community. 2026;2026(1):5988087.
L’article propose une synthèse internationale de la manière dont l’approche par les capabilités peut aider à comprendre et à transformer les situations de sans-abrisme et, plus largement, d’exclusion liée au logement. Les auteurs partent du constat que ces situations ne relèvent pas seulement de difficultés individuelles, mais d’un enchevêtrement de déterminants sociaux, politiques, économiques et culturels, qui créent des injustices durables et altèrent la santé et la qualité de vie. Dans ce cadre, l’approche par les capabilités, inspirée notamment par Amartya Sen et Martha Nussbaum, est mobilisée pour déplacer le regard : il ne s’agit pas uniquement de distribuer des ressources, mais d’évaluer ce que les personnes peuvent réellement être et faire, c’est-à-dire leurs possibilités concrètes de mener une vie qu’elles ont des raisons de valoriser, en fonction des ressources disponibles et des obstacles qui entravent leur conversion en libertés effectives.
Pour répondre à la dispersion des travaux et à l’absence de synthèse, les auteurs réalisent une revue de portée (scoping review) fondée sur une recherche interdisciplinaire dans de nombreuses bases de données, aboutissant à la sélection de 40 études. L’analyse thématique organise les résultats à trois niveaux complémentaires. Au niveau macro, la littérature met en évidence des barrières systémiques qui limitent l’accès aux droits, aux opportunités et aux ressources : inégalités de genre, paternalisme, âgisme, stigmatisation, mais aussi effets des logiques de marché, du capitalisme et du néolibéralisme sur l’accès au logement. Cette lecture conduit à une critique des politiques centrées sur la gestion des conséquences du sans-abrisme plutôt que sur sa prévention, et à l’idée que le logement devrait être envisagé d’abord comme une capacité fondamentale, plutôt que comme un simple bien économique. Plusieurs travaux insistent aussi sur la nécessité de réorienter les normes et les politiques, ainsi que de renforcer la participation des personnes concernées aux débats et décisions publiques.
Au niveau méso, l’attention se porte sur le système d’hébergement et l’environnement immédiat comme facteurs déterminants des capabilités. Les études convergent pour dire qu’un toit ne suffit pas : la qualité du lieu de vie, sa localisation, l’accès à des ressources matérielles et à des services variés comptent fortement. Les conditions physiques dégradées des structures collectives, la promiscuité, l’insalubrité, l’éloignement, l’incertitude sur la durée de séjour, ou encore l’absence d’espaces privés et sécurisables peuvent réduire les capabilités, notamment en matière de sécurité, d’autonomie et de projection dans l’avenir. À l’inverse, des aménagements concrets et des ressources simples (possibilités de stockage, accès à l’hygiène, à la cuisine, aux communications, aux transports) soutiennent la reconstruction des marges de choix. La littérature souligne aussi l’importance de l’organisation des services : des règles trop restrictives, pensées surtout pour la gestion des risques, peuvent corroder le sentiment de contrôle sur l’environnement et pousser à des choix contraints, comme éviter les dispositifs jugés oppressifs. Dans ce contexte, les approches qui placent l’usager au centre, favorisent la participation aux décisions, proposent des cadres plus horizontaux, et soutiennent les professionnels (formation, supervision) apparaissent plus compatibles avec le développement des capabilités.
Au niveau micro, les travaux insistent sur ce que vivent les personnes au quotidien et sur ce qui rend possible une existence plus que simplement “survivre”. Les capabilités sont affectées par des déterminants personnels et des discriminations cumulées, par des ruptures de parcours, par l’état de santé physique et mentale, par les traumatismes, ou par la précarité administrative. L’accès à l’éducation et à des savoirs pratiques est présenté comme une ressource interne importante, souvent entravée par l’expérience de l’exclusion. La satisfaction des besoins fondamentaux est décrite comme un socle indispensable pour retrouver des opportunités, avec une attention particulière portée à l’autonomie, y compris l’autonomie corporelle, fréquemment mise en tension par le manque de contrôle sur l’environnement. Les interactions sociales jouent un rôle ambivalent : l’isolement est fréquent, les liens familiaux et amicaux peuvent être fragilisés, les relations avec la communauté sont souvent marquées par la stigmatisation et parfois la déshumanisation, ce qui pousse à éviter l’espace public. En parallèle, des relations de soutien, qu’elles soient avec des pairs, des professionnels, des proches, la communauté, ou même des animaux, peuvent devenir des ressources de stabilité, de protection, d’appartenance et d’estime de soi, à condition que les dispositifs ne les empêchent pas systématiquement.
En conclusion, la revue montre que l’approche par les capabilités fournit un langage commun et une grille de lecture globale pour relier politiques publiques, organisation des services et expériences individuelles. Elle suggère qu’une transformation durable des réponses au sans-abrisme suppose de combattre les injustices structurelles, d’améliorer la qualité réelle des environnements de vie, et de reconnaître la participation active des personnes concernées comme une condition centrale de l’évolution des politiques et des services.
Pour comprendre les termes de l’article :
L’approche par les capabilités est un cadre de pensée en éthique, en économie et en sciences sociales qui propose d’évaluer la justice et le bien-être non pas seulement à partir des ressources disponibles (revenu, aides, services), mais à partir des libertés réelles des personnes.
Elle distingue trois idées clés. D’abord, les ressources ne valent que par ce qu’elles permettent effectivement de faire : deux personnes ayant la même aide ou le même revenu peuvent avoir des possibilités très différentes selon leur santé, leur environnement, les discriminations subies ou l’accès aux services. Ensuite, les capabilités correspondent à l’ensemble des possibilités concrètes ouvertes à une personne (par exemple pouvoir se loger, se nourrir correctement, se déplacer, se soigner, apprendre, participer à la vie sociale). Enfin, les fonctionnements désignent ce que la personne réalise effectivement parmi ces possibilités (par exemple être effectivement logé, être en bonne santé, avoir un emploi), ce qui implique aussi la question du choix.
En pratique, cette approche invite à regarder ce qui empêche ou au contraire rend possible la transformation des ressources en libertés réelles, et donc à agir sur les obstacles (conditions de vie, règles des dispositifs, stigmatisation, barrières administratives, etc.) plutôt que de s’arrêter à la seule “distribution” d’aides.
Une scoping review (souvent traduite par revue de portée ou revue exploratoire) est un type de revue de littérature qui sert à cartographier un champ de recherche plutôt qu’à répondre à une question très précise d’efficacité.
Concrètement, elle vise à :
Contrairement à une revue systématique classique, une scoping review ne cherche pas forcément à comparer des résultats pour conclure sur “ce qui marche”, et elle peut inclure des sources plus variées (qualitatives, quantitatives, rapports, etc.). Elle est particulièrement utile quand le sujet est vaste, hétérogène ou encore émergent.
Les niveaux macro, méso et micro servent à organiser l’analyse d’un phénomène en fonction de l’échelle à laquelle on l’observe. Ils sont complémentaires : chacun éclaire une partie différente de ce qui produit une situation et de ce qui pourrait la changer.
Niveau macro
C’est l’échelle la plus large, celle de la société et des grandes structures. On y place les politiques publiques, les lois, l’économie, l’organisation du marché du logement, les normes culturelles, ainsi que les inégalités et discriminations (genre, âge, origine, etc.). À ce niveau, on cherche à comprendre comment le contexte global crée des contraintes ou des opportunités pour des groupes entiers, indépendamment des trajectoires individuelles.
Niveau méso
C’est l’échelle intermédiaire, celle des organisations et des environnements proches. On y analyse le fonctionnement des institutions et services (hébergement, santé, travail social), leurs règles, leurs pratiques, leurs ressources, la manière dont ils sont coordonnés, et les conditions concrètes d’accès. C’est souvent à ce niveau que se jouent des effets très “pratiques” : un dispositif peut soutenir l’autonomie et la stabilité, ou au contraire la limiter par des contraintes, des procédures, ou des conditions matérielles inadéquates.
Niveau micro
C’est l’échelle des individus et de leur vie quotidienne. On s’intéresse à l’expérience vécue, à la santé, aux compétences, aux émotions, aux relations sociales, aux stratégies pour faire face, et aux choix (ou à l’absence de choix) dans la situation. Ce niveau permet de voir comment les contraintes macro et méso se traduisent concrètement dans les possibilités réelles d’agir et de se projeter, et aussi comment les personnes mobilisent leurs ressources et leurs réseaux.
Dans le cadre de l’approche par les capabilités, cette distinction aide à repérer où se situent les obstacles et les leviers : certains relèvent des structures (macro), d’autres des dispositifs et de l’environnement (méso), d’autres encore des conditions et parcours individuels (micro).
Jérôme Favrod