22 June 2026 Recherche

Mesures coercitives en psychiatrie : consensus et controverses dans le discours professionnel suisse

Cette semaine, So-psy met en exergue l’article de Jaeger, M., & Theodoridou, A. (2026, 2026-May-29). Coercive measures in psychiatry: consensus and controversy in Swiss professional discourse [Policy and Practice Reviews]. Front Psychiatry, 17, 1853183. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2026.1853183

L’article de Matthias Jaeger et Anastasia Theodoridou examine la manière dont les mesures coercitives en psychiatrie sont actuellement pensées et discutées en Suisse. Les auteurs entendent par coercition les placements à des fins d’assistance, les traitements administrés sans consentement, l’isolement, la contention et, dans certains documents, les formes plus informelles de pression ou de contrainte. Leur point de départ est préoccupant : malgré les réformes juridiques et les efforts de prévention, le recours à ces mesures ne diminue pas. Entre 2016 et 2023, la Suisse a notamment connu une augmentation du nombre de personnes hospitalisées contre leur gré ainsi que du nombre de patients soumis à des mesures coercitives.

Pour comprendre les conceptions professionnelles qui sous-tendent ces pratiques, les auteurs comparent cinq documents suisses publiés entre 2014 et 2025. Les directives de l’Académie suisse des sciences médicales, l’ASSM, proposent avant tout un cadre médico-éthique et procédural. Elles précisent les conditions dans lesquelles une mesure coercitive peut exceptionnellement être considérée comme admissible : danger sérieux, absence d’alternative moins restrictive, proportionnalité, limitation dans le temps, évaluation de la capacité de discernement, documentation et réévaluation. Les recommandations de la Société suisse de psychiatrie et psychothérapie, la SSPP, adoptent une perspective plus clinique et préventive. Elles insistent sur la formation des professionnels, la désescalade, l’organisation des soins et le développement d’une attitude orientée vers le rétablissement.

Le document de la Société suisse de psychiatrie sociale, intitulé « Encounter instead of coercion: No Force First », défend une réforme plus profonde de l’offre de soins. Il met l’accent sur la relation, la participation des pairs, les directives anticipées, les interventions ambulatoires, l’Open Dialogue, la Soteria et l’abolition des contentions. La Charte pour une psychiatrie sans coercition, portée par les responsables des soins infirmiers psychiatriques et la Société scientifique des soins en psychiatrie, formule une vision encore plus explicitement transformationnelle. Elle considère que les mesures restrictives pourraient devenir évitables si l’on modifiait les relations de pouvoir, les compétences professionnelles, l’architecture, les modèles de soins et les conditions institutionnelles. Enfin, Pro Mente Sana adopte principalement une perspective fondée sur les droits humains. La fondation réclame un renforcement de l’autodétermination, du consentement éclairé, des directives anticipées, des mécanismes de recours indépendants et de la transparence des données.

Malgré ces différences, les cinq documents partagent un socle commun. Tous considèrent que la coercition constitue une atteinte grave aux droits fondamentaux et qu’elle ne devrait être utilisée qu’en dernier recours. Le traitement volontaire doit toujours être privilégié, après recherche d’alternatives moins restrictives. Les documents reconnaissent également que la coercition peut avoir des effets traumatisants, aussi bien pour les personnes concernées que pour les professionnels, et qu’elle doit donner lieu à une analyse après coup et à un apprentissage institutionnel.

La prévention apparaît dès lors comme l’objectif prioritaire. Elle ne repose pas uniquement sur des techniques de désescalade mobilisées lorsqu’une crise est déjà engagée. Elle commence beaucoup plus tôt, par la qualité de la relation, une communication respectueuse, la reconnaissance de l’autonomie, la préparation anticipée des crises et l’accès à des soins ambulatoires, communautaires ou mobiles. Les auteurs soulignent que la fréquence des mesures coercitives dépend également de facteurs structurels : effectifs disponibles, qualification du personnel, culture d’équipe, organisation régionale des soins, architecture des unités et existence de solutions de remplacement à l’hospitalisation.

Les divergences apparaissent principalement autour de trois questions. La première concerne l’objectif poursuivi. L’ASSM, la SSPP et Pro Mente Sana admettent que certaines mesures coercitives puissent rester nécessaires dans des circonstances exceptionnelles, tout en demandant leur réduction. La psychiatrie sociale et la charte infirmière soutiennent davantage l’horizon d’une psychiatrie sans coercition. Le débat oppose ainsi une position pragmatique, cherchant à encadrer strictement une pratique considérée comme parfois inévitable, à une position transformationnelle, selon laquelle la coercition traduit surtout les insuffisances de l’organisation des soins.

La deuxième divergence concerne la capacité de discernement. Plusieurs textes considèrent l’incapacité de discernement comme une condition indispensable à un traitement imposé. Pro Mente Sana rappelle toutefois qu’une maladie psychique ou une situation de crise ne suffit pas, en elle-même, à conclure à l’incapacité. La charte infirmière va plus loin en questionnant le pouvoir institutionnel contenu dans les procédures mêmes d’évaluation et de décision.

La troisième controverse porte sur la fonction protectrice de la psychiatrie. Les documents médicaux reconnaissent à la psychiatrie une responsabilité dans la prévention d’un dommage grave envers la personne ou envers autrui. Les positions plus critiques redoutent qu’un mandat de sécurité trop large transforme la psychiatrie en instrument de contrôle social. Elles privilégient une sécurité construite par la relation, la prévention et l’accès aux soins plutôt que par la surveillance ou la restriction. Les auteurs rappellent que les attentes sociales de « risque zéro », ainsi que l’association souvent excessive entre troubles psychiques et dangerosité, contribuent à abaisser le seuil d’acceptabilité de la coercition.

L’article ne conclut pas en faveur d’un seul des cinq modèles. Il estime que les garanties juridiques et procédurales sont indispensables, mais qu’elles comportent le risque de normaliser la coercition en la présentant comme une intervention pouvant être « correctement » appliquée. À l’inverse, les visions abolitionnistes stimulent la transformation des pratiques, mais peuvent laisser subsister des incertitudes décisionnelles dans certaines situations cliniques graves. Les auteurs préconisent donc une approche intégrée : conserver des garanties légales strictes tout en développant des soins préventifs, relationnels, communautaires, participatifs et orientés vers le rétablissement.

En définitive, l’article montre que les désaccords suisses portent moins sur les données empiriques que sur les valeurs et les représentations de la psychiatrie. Selon les documents, la coercition est envisagée comme une nécessité exceptionnelle, un échec relationnel ou le symptôme d’un système de soins insuffisamment doté et trop centré sur la sécurité. Sa réduction durable suppose donc non seulement une évolution des pratiques professionnelles, mais aussi un débat collectif sur l’autonomie, le risque, la solidarité et la responsabilité de la société envers les personnes traversant une crise psychique.

Quelles sont les implications de cet article pour la pratique ?

Réduire la coercition ne consiste pas seulement à mieux encadrer son utilisation. Il faut également agir en amont sur les conditions qui la rendent plus probable : effectifs insuffisants, culture institutionnelle, asymétries de pouvoir, absence d’alternatives, défaut d’anticipation des crises ou recours excessif à une logique sécuritaire.

Pour les équipes, cela implique d’examiner chaque mesure coercitive comme un événement clinique, relationnel et organisationnel. Pour les directions et les décideurs, cela suppose d’investir dans les ressources humaines, les dispositifs mobiles et communautaires, la formation, la participation des personnes concernées et l’évaluation transparente des pratiques.

Trois questions pour les équipes et les décideurs

  1. Lorsque nous utilisons une mesure coercitive, analysons-nous uniquement la situation de la personne ou également les facteurs relationnels, organisationnels et institutionnels qui ont contribué à l’escalade ?
  2. Quelles alternatives concrètes pouvons-nous proposer avant, pendant et après une crise : plan de crise conjoint, directives anticipées, équipe mobile, pair-aidance, espace d’apaisement ou intervention communautaire ?
  3. Notre objectif institutionnel est-il seulement de respecter les procédures en cas de coercition, ou de transformer progressivement les soins afin d’en réduire la nécessité ?

Jérôme Favrod