4 février 2026 Recherche

Mise en œuvre du soutien par les pairs au sein des équipes de soins infirmiers en santé mentale communautaire

Félicitation à l’équipe du Département des professions de la santé, Haute école spécialisée bernoise, Berne, Suisse pour l’article :  Ambord N, Burr C, Ruhle Andersson S, Hegedus A. Implementing Peer Support in Community Mental Health Nursing Teams: Qualitative Evaluation. J Psychiatr Ment Health Nurs. 2025 Dec 12;n/a(n/a).

Cet article présente une évaluation qualitative de l’implantation du soutien par les pairs dans des équipes de soins infirmiers en santé mentale communautaire en Suisse. Le soutien par les pairs repose sur l’intervention de personnes ayant une expérience vécue de troubles psychiques et du système de soins, qui accompagnent d’autres personnes dans leur processus de rétablissement. Bien que cette approche soit déjà bien établie dans les services hospitaliers suisses, elle reste peu développée dans les soins ambulatoires et à domicile, malgré son potentiel reconnu pour favoriser l’espoir, l’autonomie et l’empowerment.

L’étude s’inscrit dans un contexte où les équipes de soins infirmiers communautaires jouent un rôle clé dans l’accompagnement des personnes vivant avec des troubles psychiques, mais disposent de peu de repères pour intégrer les pairs aidants. Les auteurs ont mené une recherche participative dans trois équipes situées en Suisse alémanique, à différents stades d’implantation du soutien par les pairs. Les données ont été recueillies à travers des entretiens avec des pairs aidants, des infirmier·ères et des cadres, des observations de visites à domicile, ainsi qu’un atelier réunissant différents acteurs du terrain. L’analyse s’appuie sur un cadre théorique issu des sciences de l’implémentation, afin d’identifier les facteurs facilitants et les obstacles à une intégration durable.

Les résultats montrent que le soutien par les pairs est globalement très bien accueilli par les personnes accompagnées, ainsi que par les professionnel·les et les responsables d’équipe. Les usagers décrivent des relations basées sur l’égalité, la compréhension mutuelle et l’espoir, et soulignent la valeur spécifique du savoir expérientiel des pairs aidants. Toutefois, dans la pratique, le soutien par les pairs est principalement limité à des rencontres individuelles avec les clients et reste peu intégré au fonctionnement global des équipes.

Plusieurs difficultés freinent l’implantation du dispositif. Les rôles et missions des pairs aidants sont souvent mal définis, ce qui crée des attentes floues et parfois contradictoires. Les taux d’activité très faibles des pairs aidants limitent leur présence dans les équipes et leur participation aux réunions ou aux échanges informels, renforçant leur position périphérique. Par ailleurs, les équipes manquent fréquemment de connaissances sur les principes du rétablissement et du soutien par les pairs, faute de formations spécifiques et partagées. Sur le plan structurel, le système de financement constitue un obstacle majeur, car les prestations de soutien par les pairs sont difficilement reconnues et remboursées par les assurances maladie.

L’étude met également en évidence l’importance de la culture organisationnelle. Les équipes caractérisées par une hiérarchie souple, une ouverture au changement et une orientation vers le rétablissement favorisent une meilleure intégration des pairs aidants. À l’inverse, des environnements perçus comme stressants, hiérarchiques ou stigmatisants peuvent générer des expériences d’exclusion ou de discrimination. Le soutien externe apporté par un projet spécialisé a été jugé utile lors de la phase initiale, mais il peut aussi involontairement renforcer l’idée que l’accompagnement des pairs aidants relève d’une responsabilité externe plutôt que collective.

En conclusion, les auteurs soulignent que la réussite de l’implantation du soutien par les pairs dans les soins infirmiers communautaires dépend moins de l’ancienneté du dispositif que de conditions structurelles et culturelles claires. Une formation standardisée des pairs aidants, une reconnaissance financière adéquate, une préparation approfondie des équipes et une intégration réelle des pairs aidants comme membres à part entière sont essentielles. En s’appuyant sur les recommandations existantes, cette étude offre des pistes concrètes pour renforcer des pratiques de soins communautaires plus participatives et orientées vers le rétablissement.

Explication des termes :

Les sciences de l’implantation sont un champ de recherche qui s’intéresse à la manière dont les connaissances, les interventions ou les pratiques fondées sur des preuves peuvent être mises en œuvre de façon efficace, durable et adaptée dans des contextes réels, comme les services de santé, le travail social ou l’éducation. Elles ne cherchent pas seulement à savoir si une intervention fonctionne, mais surtout comment, pourquoi et dans quelles conditions elle peut fonctionner dans la pratique quotidienne.

Concrètement, les sciences de l’implantation analysent tout ce qui influence le passage entre une idée ou une innovation (par exemple une nouvelle approche de soin, un programme ou un rôle professionnel comme celui de pair aidant) et son intégration réelle dans les organisations. Elles prennent en compte plusieurs niveaux à la fois : les personnes concernées, les équipes, les organisations, les systèmes de financement, les règles institutionnelles et le contexte socioculturel.

Ce champ de recherche s’intéresse donc aux facteurs facilitants et aux obstacles, tels que la culture d’équipe, les attitudes des professionnels, la formation, le leadership, les ressources disponibles, les contraintes administratives ou encore les politiques publiques. Il cherche aussi à identifier des stratégies concrètes pour soutenir l’implantation, comme la formation, le coaching, l’adaptation des interventions, la clarification des rôles ou le suivi dans le temps.

Jérôme Favrod